J’avais une maman qui m’achetait beaucoup de livres. Or les livres, en ce temps-là, même destinés au très jeune âge, pouvaient être des livres de grands auteurs, écrits dans une langue savoureuse, éveillant au fond de l’enfant captivé d’indélébiles images.

L’un de ces livres, je ne sais pas si je l’aimais ou non, car il me rendait triste. Il parlait d’un moulin qui n’avait plus de grain à moudre et d’un meunier qui ne pouvait envisager de vivre autrement qu’en faisant tourner les ailes de son joli moulin. Oh, comme je le comprenais ce meunier ! Et comme j’aurais été triste, moi aussi, si je possédais un joli moulin dont les ailes n’auraient plus eu aucune raison de tourner !

Notre meunier, Maître Cornille, s’en allait donc chaque jour par les chemins, ses ribambelles de petits ânes trottant vaillamment, le dos chargé de sacs bien gonflés. Dans le pays on s’étonnait : où donc Maître Cornille trouvait-il encore tout ce grain à moudre, alors que l’habitude était désormais prise de porter le blé aux minoteries de la ville ? A qui donc maître Cornille livrait-il ces sacs tout rebondis, blanchis d’une poussière fine autant que la farine ?

Las, on découvrit un jour le secret du vieux meunier, qui remplissait ses sacs de plâtre et faisait tourner son moulin à vide ! Les villageois aussitôt se donnèrent la main pour apporter chacun un peu de blé au bon Cornille, qui eut enfin la joie de « se démener de droite et de gauche, éventrant les sacs, surveillant la meule, tandis que le grain s’écrasait et que la fine poussière de froment s’envolait au plafond ». Alphonse Daudet.

 

 

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