Si j’avais peiné au cours préparatoire chez les Sœurs, j’y avais déjà appris tout ce qu’enseignait Madame Quivigère, mon institutrice de 10ème : tracer au crayon des lignes de lettres bien rondes, lire sans ânonner, compter avec des bûchettes vertes, violettes et orange… si bien que, lorsque notre institutrice nous interrogeait, j’étais toujours parmi les premières à lever le doigt pour répondre.

Or Madame Quivigère faisait le plus souvent mine de m’ignorer. Les institutrices de ce temps-là ne prisaient guère la vivacité d’esprit. Les règles premières étaient d’obéir, de se taire et de bien tenir ses cahiers.

Obéir, je n’avais pas vraiment le choix. Me taire, c’était plus difficile car je commençais tout juste à découvrir l’infini plaisir du bavardage. Bien tenir mes cahiers, je m’y appliquais, mais c’était une mission quasiment impossible : j’étais parmi les plus jeunes et de surcroît un peu brouillon !

Pour en revenir à Madame Quiviger, elle n’appréciait sans doute pas d’avoir une élève connaissant déjà ce qu’elle enseignait. Je devinais qu’elle ne m’aimait guère et, dotée d’une sensibilité à fleur de peau, j’en étais blessée. Je prenais ma revanche en la comparant mentalement à un rat, dont elle avait le museau vif et pointu, toujours en mouvement. Je m’étonnais d’ailleurs que mes compagnes ne perçoivent pas cette ressemblance qui me paraissait si évidente ! Je me vengeais encore en me décernant des lauriers à moi-même, comme en témoigne une lettre envoyée sans complexe à mes  grands-parents : « alécole je suis formidable, je ne fé preske pa de fotes ».