Dans notre école de la banlieue parisienne, nous avions une grande chance : chaque année une troupe théâtrale venait se produire sur la grande estrade du préau, transformé pour un jour en salle de spectacle. Un beau matin, en arrivant à l'école, nous apercevions un ou deux camions postés devant la grille et, quitte à arriver en classe après la cloche, nous nous attardions pour apercevoir un bout de la valse des éléments de décor en carton-pâte et des costumes colorés allant rejoindre le préau. Comme ça, par petits morceaux, cela n'avait l'air de rien, mais nous savions que, l'après-midi venue, tout se transformerait comme par magie, nous emportant en d'autres lieux et dans un autre temps.

Il m'était difficile de me concentrer ces matins-là sur une dictée et des problèmes. Comme toutes les autres, j'entendais la rumeur assourdie de coups de marteau et de voix fébriles qui s'entrecroisaient. Je savais que des décors se montaient, que des éclairages se préparaient, que des comédiens prenaient leurs marques. Vite, vite, que l'heure du déjeuner arrive ! Je rentrais chez moi en courant, comme si cela pouvait accélérer le moment du retour en classe! J'avalais mon déjeuner en toute hâte, courais de nouveau sur le chemin de l'école, arrivant bien trop tôt devant les grilles encore closes et les camions désertés.

Enfin, les grilles s'ouvraient ! Enfin les maîtresses nous conduisaient à notre place dans le "théâtre", la scène encore préservée par un grand rideau fermé sur ses mystères. Je m'asseyais le coeur battant, attendant les trois coups rituels qui annonceraient le bienheureux moment. Toc, toc, toc, un personnage vêtu à la mode d'autrefois se faufilait entre les plis du rideau et nous annonçait le titre de la pièce. C'était invariablement une pièce de Molière; je me souviens surtout du Médecin malgré lui et des Fourberies de Scapin. Et voici que le rideau s'ouvrait sur maîtres et valets, médecins et servantes, personnages hauts en couleur qui me séduisaient d'emblée. Et c'en était parti pour deux heures de représentation haletante : tantôt je retenais mon souffle, tantôt je riais à gorge déployée ! Je comprenais la langue de Molière comme si je l'avais toujours parlée. Je buvais la représentation jusqu'à la dernière goutte, puis j'applaudissais à tout rompre, transportée dans un autre monde. Le rideau enfin retombait, c'en était fini pour une année...