Je faisais de la danse depuis deux ans déjà. Ayant abandonné la tunique de satin jaune de ma première année, je portais désormais un strict justaucorps noir et des chaussons noirs eux-aussi, demi-pointes et pointes, car j'étais passée au classique. Je travaillais la danse avec plaisir, mais il n'y avait là pas de magie particulière - si ce n'était celle de la musique - l'univers de la danse enfantine n'étant à l'époque pas encore peint en rose bonbon. Sur ces entrefaites mes parents décidèrent qu'il était temps de me conduire à l'Opéra voir un ballet. Je ne savais pas du tout à quoi m'attendre, l'homonymie entre les mots "ballet" et "balai" ne me paraissant pas très encourageante. Un soir, donc, nous partîmes en famille pour l'Opéra Garnier. Nous avions des places tout en haut de la salle, "au poulailler" disait Papa, et ce mot non plus n'avait rien de très engageant. Puis le rideau s'ouvrit sur le défilé du corps de ballet.

Muette, les bras crispés sur les accoudoirs, je fus instantanément subjuguée. Au son d’une musique solennelle, des rangées entières de petites filles de mon âge avançaient en tutus mousseux, saluaient dignement puis disparaissaient, bientôt remplacées par des danseuses adultes en tutus plus épanouis, en rangs sans cesse renouvelés, qui se ployaient en un ensemble parfait lorsqu’elles arrivaient au bord de la scène. Vinrent alors des danseuses isolées, brillant de mille feux, parées d’un diadème, accourant sous des applaudissements nourris et plongeant chacune à leur tour dans une sublime révérence. Vinrent encore, à ma stupéfaction, des rangées d’hommes habillés en noir et blanc, puis des danseurs isolés, qui eux-aussi accouraient vers un public qui les ovationnait. Comme les danseurs, la musique se déployait en vagues renouvelées, donnant toute sa splendeur à cette cérémonie qui semblait ne jamais devoir finir.

Puis soudain, danseurs, danseuses et petits rats se déplacèrent comme les pièces éparpillées d’un kaléidoscope pour se regrouper dans une superbe pose finale. Les applaudissement crépitaient, tandis que l‘extase me rendait immobile. Jamais, non jamais, je n’avais vécu un moment aussi extraordinaire.