Mon père était strict sur ce point : fille unique, je devais me frotter à la collectivité et partir tous les ans pour un mois en colonie de vacances. Aussi ouvris-je grand l'oreille lorsque notre cher abbé Soudry, qui nous faisait le catéchisme avec tant de talent et de bienveillance, nous fit part d'un projet de colonie pour l'été suivant. Enthousiaste j'arrivai comme un ouragan à la maison, disant que je voulais aller en colonie avec notre abbé. Mes parents n'y virent aucune objection et je partis, enchantée, avec quelques camarades "de cathé".

C'était en vérité une toute petite colonie, nous étions seulement huit fillettes, pour cinq adultes : l'abbé, la directrice et trois monitrices. Nous étions installées dans de vieux bâtiments de ferme, dans un coin perdu de la Nièvre. Nous, les huit filles, dormions toutes ensemble dans un dortoir et, matin et soir, nous nous en donnions à cœur joie, sautant sur nos lits en chantant à tue-tête les chansons à la mode de cet été-là, ou encore éteignant les lumières tandis que l'une de nous prenait sa voix la plus caverneuse pour crier : "Minuit, l'heure du crime !" tandis que les autres feignaient l'effroi en s'enterrant la tête au fond des draps.

Indulgence était le maître-mot de cette colonie, et nous avions plus l'impression de vivre notre vie, avec des adultes juste pour nous épauler, que de subir des contraintes. Une fois les corvées effectuées (lits, ménage, vaisselle, épluchure des légumes...), les journées s'organisaient un peu selon notre bon plaisir, avec de fréquentes baignades dans la Loire, à 20 minutes de marche. Indulgent, notre cher abbé l'était particulièrement à notre égard. Nous l'aimions tant que nous avions pris l'habitude, sans que rien ne nous fût demandé, d'assister chaque matin à la messe qu'il donnait et même de communier tous les jours. Or, en ce temps-là, il fallait être à jeun pour communier, seules les boissons étaient autorisées. Nous boudions donc scrupuleusement les tartines du petit déjeuner. L'abbé Soudry ne l'entendait pas de cette oreille et nous dit plusieurs fois que communier le dimanche suffisait amplement. Mais non, nous voulions aller à la messe et communier tous les jours !

Un matin, sur la table du petit déjeuner, nous trouvâmes, interloquées, d'énormes bols d'épaisse bouillie au chocolat devant chacune de nos places. Nous n'osions pas y toucher ! L'abbé survint alors et nous dit : "Alors les enfants, vous n'aimez pas la bouillie au chocolat ?" Si, bien sûr, nous l'aimions, mais elle ne nous paraissait pas compter comme une simple boisson. "Allons, dit l'abbé, vous voyez bien qu'il n'y a pas de cuillers ! Si vous avalez la bouillie en la buvant, celles qui le veulent pourront communier !"