Je venais d’avoir six ans. Mon père décida qu’il était temps de m’aguerrir en m’envoyant en colonie de vacances.

Après tant d’années, j’ai encore du mal à comprendre comment mes parents eurent le cœur de me lâcher en collectivité à un âge si tendre ! Imaginaient-ils que je pourrais être heureuse, loin de tout ce qui faisait ma vie, dans cet immense château où se côtoyaient plusieurs centaines de petites filles ?

La colonie était celle des usines Roussel-Uclaf, où mon père était chercheur. Enfants de cadres ou d’ouvriers, nous étions sur un strict pied d’égalité, uniformisées par un austère trousseau bleu marine et blanc, marqué, non pas de notre nom, mais d’un numéro matricule. Mon numéro était le 33.

Il est vrai que cette colonie se déroulait dans un cadre grandiose. Nous avions à notre disposition un château dans les Alpes et une île privée en Bretagne : une année les filles partaient en Savoie et les garçons en Bretagne, l’année suivante on inversait. Cette année-là,  c’était au tour des filles de séjourner au château de Chitry, majestueux à l’extérieur, triste à l’intérieur, tenant plus de l’hôpital que d’un lieu de vacances pour jeunes enfants.

Nous dormions dans un immense dortoir où nous n’avions à notre disposition rien d’autre qu’un lit, pas même une table de nuit pour poser un effet personnel ! A l’arrivée, le contenu de nos valises nous était confisqué. Seuls nous étaient laissés notre pyjama, soigneusement plié sous l’oreiller, et un mouchoir à mettre dans la poche de notre short. Tout ça ne commençait pas très bien.